Le Couvreur

Alors que l'art de la couverture possède des racines très anciennes, ce n'est pourtant qu'en 1703 que naissent les Compagnons couvreurs du Devoir, en même temps que les Compagnons plâtriers – du moins si l'on en croit le tableau de préséance adopté par les sociétés dites « du Devoir » en 1807. Il est cependant assez probable que le métier de couvreur était déjà organisé en compagnonnage bien avant cette date. Le début du XVIIIe siècle correspond en fait à une période où consécutivement aux poursuites dont certains compagnonnages firent l'objet durant la seconde partie du XVIIe siècle (Résolution de la Sorbonne, 1655), ceux-ci cherchèrent si ce n'est à s'unifier en une seule organisation, du moins à tisser entre eux des liens plus étroits au travers un modèle de type familial, les liens généalogiques, réels ou supposés, recouvrant une forme de hiérarchie. Le développement actuel des recherches historiques montre aussi que face aux suspicions religieuses – nous sommes à l'heure de la Contre-Réforme et de la Révocation de l'Édit de Nantes –, nombre de sociétés compagnonniques semblent alors avoir misé sur une affirmation très forte de leur catholicité, quitte à devoir modifier leurs légendes et leurs rites, les références à Salomon comme fondateur pouvant faire songer qu'ils subissaient l'influence protestante.

Le Père Soubise

Détail révélateur, les Compagnons couvreurs appartiennent en effet, comme les plâtriers, à la famille des « enfants du Père Soubise », leurs « pères » de 1703 étant les Compagnons charpentiers « bondrilles ». Ces derniers étaient jusqu'alors les seuls enfants de ce fondateur plus ou moins mythique, la grande majorité des compagnonnages se rattachant à Maître Jacques, quelques autres à Salomon. Les légendes compagnonniques sont contradictoires quant à la personnalité « historique » de Soubise : tantôt il apparaît comme étant un collègue de Maître Jacques, tailleur de pierre ayant œuvré dans l'Antiquité sur le chantier du temple de Salomon ou sur le chantier médiéval des tours de la cathédrale d'Orléans (plus de deux millénaires d'écart, ce qui n'est guère gênant pour les légendes !), tantôt il apparaît sous la figure d'un moine bénédictin qui, au cours du XIIe siècle, aurait transmis aux Compagnons les bases fondamentales du « Trait » (la géométrie descriptive). Mais si l'on en croît les rites initiatiques que pratiquaient les Compagnons charpentiers jusqu'au début du XXe siècle, il semble bien que si Soubise était effectivement un religieux, c'était plutôt et avant tout un confesseur de type « père fouettard » ! Vu sous cet angle, le portrait composite qu'en offrent les légendes trahit donc bel et bien l'influence capitale de la Contre-Réforme. La figure de Maître Jacques appelle les mêmes remarques tant elle emprunte aux divers saints Jacques de l'hagiographie chrétienne – et tout particulièrement à l'auteur de l'Épître.

Une tradition enracinée dans le Val de Loire.

Quoi qu'il en soit de la « préhistoire » des Compagnons couvreurs et de la personnalité réelle du Père Soubise, c'est là une tradition fortement enracinée dans le Val de Loire dès le début du XVIIIe siècle. Plus encore, c'est une tradition de l'ardoise avant que d'être aussi celle de la tuile. La large diffusion de l'ardoise angevine par voie fluviale entraîne le déplacement des spécialistes capables de l'employer selon les règles de l'art. La géographie des sièges des Compagnons couvreurs du Devoir est à cet égard très significative : les principaux sont Nantes, Angers, Tours et Orléans, avec plusieurs sièges secondaires dans des villes comme Saumur et Blois, tandis que le reste de la France n'est représenté que par Bordeaux, Lyon, Dijon et enfin, mais marginalement, Paris. C'est également le Val de Loire qui forme le plus important bassin de recrutement de ce métier, avec le Maine et la Bretagne voisine, de sorte qu'y sont apparues de véritables dynasties familiales où se sont transmis non seulement les règles de l'art, mais aussi cette force de caractère et cette fierté exemplaires qu'on peut qualifier d'« esprit Soubise ».

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